ENTREVISTA - LINE AMSELEM

El pasado 8 de junio, recibíamos a Line Amselem, autora y traductora, en el Teatro de la Estación

 

Bonjour à tous, aujourd’hui nous recevons Line Amselem, professeure agrégée d'espagnol à l’université de Valenciennes, écrivaine et traductrice. Bonjour Line et bienvenue à l’Institut Français. En 2006, vous avez publié “Petites Histoires de la rue Saint-Nicolas”, recueil d’anecdotes de votre enfance. Pouvez-vous nous parler de la genèse de cet ouvrage?

Mais avec plaisir ! Bonjour, alors c’est un livre que j’ai publié pour plusieurs raisons et dans des circonstances très précises. Alors, ce sont des anecdotes de mon enfance, mais j’ai voulu surtout y mettre un témoignage d’une culture en voie de disparition à l’identité très fragile, l’identité juive espagnole du Maroc, c’est à dire que ce sont des juifs d’Espagne qui ont été expulsés en 1492 et qui ont conservé la langue espagnole pendant des siècles, mais le XXème siècle a, pour beaucoup de populations, été une accélération dans l’Histoire et beaucoup de mouvements de population ont bouleversé dans d’autres pays les cultures traditionnelles et la nôtre est simplement en train de mourir.

Alors avoir une identité, une langue, une particularité, je pense qu’ici en Aragon on est sensible aux langues minoritaires, donc on est attachés, bien que ce soit une langue qui ressemble beaucoup à l’Espagnol, que des hispanophones peuvent comprendre, c’est aussi une langue qui est complètement nourrie de culture Marocaine, Arabe et Berbère, et dans la langue ça se voit, il y a beaucoup de mots d’arabe. Donc l’espagnol qui est déjà une langue pleine, très riche de la présence arabe est ré-arabisé et la langue arabe est hispanisée dans cette langue judéo-espagnole. Puis il y a aussi des mots d’hébreu qui sont liés à la liturgie mais pas seulement, un peu partout, il y a aussi un peu de portugais, les gens sont souvent partis d’Espagne et sont passés par le Portugal, donc c’est une langue qui joue beaucoup sur les contacts linguistiques et donc tout ça, moi j’en ai hérité. Je suis née à Paris, et alors je dois, donc que faire quand sa propre identité est en train de disparaître? J’ai essayé de la sauver, j’avais d’abord fait des travaux universitaires, un DEA (le DEA, c’est l’ancêtre du master 2) donc j’avais fait un DEA là-dessus, et puis après pour ma thèse, j’ai changé de sujet, j’ai fait autre chose, j’ai travaillé sur le XVIème siècle espagnol et sur l’art et la poésie de la contreréforme, la culture, enfin, le sursaut de l’Église catholique au moment de la naissance du protestantisme. Ça m’intéressait beaucoup parce que, voilà, le choix dans ma vie, c’était soit travailler sur ce que j’étais, ce qui était ma famille, soit travailler et analyser ce que je n’étais pas et ce que je souhaitais découvrir et mieux comprendre en particulier pour l’identité religieuse.

Donc il y avait tout ça et donc j’avais pendant des années travaillé sur l’Espagne du XVIème siècle, et puis un jour, j’ai perdu mon père et là, je me suis rendu compte assez violement de l’urgence que je ressentais à  vouloir donner un témoignage de tout ça. Et au lieu de faire un travail universitaire, qui est plus long, plus lent et qui touche moins de public, j’ai écrit ces histoires, qui sont des histoires que je voulais légères malgré tout, légères, et j’ai voulu qu’elles soient… j’ai essayé d’en faire des histoires un peu drôles pour faire comprendre ce qu’est cette culture mais aussi dans un contexte parisien et voilà, c’est ce que j’ai fait.

Oui, c’est très intéressant et justement, cet ouvrage raconte un peu donc l’histoire de votre famille dans les années 70, donc dans ce Paris, et on a un peu l’impression effectivement qu’il y a un peu une confrontation entre ces deux cultures, celle qui est la vôtre et donc le monde urbain parisien des années 70. Avec le recul, quel regard portez-vous sur la société française de cette époque?

Alors oui, c’était une culture urbaine comme vous dites mais mes parents venaient aussi d’une culture urbaine, ma mère est de Tanger, donc c’était une ville internationale, il y a vraiment un grand grand mélange culturel là bas, donc c’est pas tellement la question. La langue française ils la connaissaient déjà, ils étaient allés à l’école française, l’école de l’Alliance Israélite Universelle, c’était un réseau d’écoles qui ont été construites par des… à l’initiative de juifs français qui voulaient apporter la culture, qui pour eux, par antonomase était la culture française, à tous les juifs de la méditerranée qui étaient  surtout les gens déshérités. Et donc on a apporté la culture française à des enfants, d’abord au Maroc, d’abord à Tétouan et après Tanger, donc c’était important pour les petits garçons mais surtout pour les filles, parce que les  garçons avaient au moins la possibilité d’apprendre l’hébreux pour la liturgie pour leur majorité religieuse et les filles pouvaient ne pas avoir d’enseignement du tout dans les classes les plus populaires. Et donc mes parents ont pu apprendre le français, mais le français était très présent au Maroc, dans les zones françaises et espagnoles. Mon père est né à Larache, c’était l’Espagne, il est allé à l’école chez les marianistes, donc les religieux espagnols qui accueillaient les juifs, de la même façon que les juifs accueillaient les musulmans et les chrétiens et voilà, donc ils parlaient tous les deux français. Et donc dans les années 70 et bien nous étions des immigrés parmi les autres.

Voilà et donc pour continuer, vous parliez de votre culture qui est selon vos dires en voie de disparition. Quelle est votre implication et comment est-ce que vous essayez de faire en sorte qu’elle ne disparaisse pas aussi vite que ça?

J’ai fait, alors à partir de ce livre, ce livre est sorti en 2006 en France et donc il a été reçu de façons différentes, vous voyez par exemple, j’ai eu des articles, j’étais très contente, il y a eu un article dans Elle à Paris, le journal Elle à Paris, l’édition parisienne qui parlait du Paris de l’époque, alors moi qui voulait être discrète, j’ai eu un article dans le journal Métro, donc là tout le monde a vu ma tête… Bon, mais le journal La Croix, par exemple a été plus sensible au côté plus religieux, donc voilà, ça c’était en France.

En Espagne, parce que bon le livre est sorti en 2006 en France et en 2012 en Espagne et en Italie aussi, il y a eu une édition italienne à Gêne et une édition à Saragosse publiée par les éditions Xordica et que j’ai voulu traduire moi-même pour mettre des tournures judéo-espagnoles, pour mettre des petites choses pour qu’on sente la langue, vous voyez, ça, ça a été une façon pour moi de maintenir quelque chose. Alors quand le livre est sorti, j’ai eu la chance d’avoir aussi pas mal d’écho et puis le livre est arrivé entre les mains d’une personne qui était la responsable des études à l’Institut Cervantes de Paris, Diana Krenn, et qui en a parlé à Juan Manuel Bonet qui maintenant dirige tout le réseau des Instituts Cervantes et tous les deux ont été très intéressés par ce livre. C’était en 2012, donc il y avait une actualité particulière à propos des sépharades et ils m’ont invitée pour faire une soirée avec  Juan Goytisolo donc voilà, je veux aussi rendre hommage à son accueil et à son grand intérêt pour la culture juive espagnole du Maroc, pour cette langue-là, par le biais littéraire parce qu’il existe un livre important qui s’appelle “La vida perra de Juanita Narboni”, “La chienne de vie de Juanita Narboni”, écrit par un tangérois espagnol qui a donné une trace aussi du judéo-espagnol du Maroc, qui est un livre important. On a organisé, ils ont organisé une soirée à Paris avec Juan Goytisolo et j’ai été invitée à parler de mon livre, de cette traduction et  aussi il a dit: on pourrait faire quelque chose pour parler de cette culture-là, faisons quelque chose, et on a organisé des rendez-vous avec des gens qui parlent judéo espagnol du Maroc, des gens qui ne le parlent pas, et donc on faisait un thé à la menthe, les dames, parce qu’il y avait des dames un peu âgées qui venaient avec des messieurs et donc les gens venaient, comme au Maroc on faisait le thé à la menthe, les gens apportaient des gâteaux, on s’asseyait et on passait un moment de plaisir, de partage Et ce qui était très important c’est qu’il y avait des gens extérieurs à cette culture, parce que c’était eux, c’était à eux qu’on expliquait, c’était à eux, c’était pour eux qu’on revivait les choses, c’était pas pour revenir en arrière, c’était pour transmettre.

Voilà, de la même façon, on m’invite comme aujourd’hui à parler, je suis très heureuse, je suis venue plusieurs fois à Saragosse, j’ai parlé de ce livre, ce livre a été vraiment un support pour moi, pour parler de tout ça, et j’ai été invitée aussi par la Red de Juderías à parler dans plusieurs villes, à présenter le livre et parler aussi de cette culture-là, ou alors à Gérone aussi, au musée d’arts et d’Histoire juive de Gérone qui m’a accueillie pour présenter cette culture, et dans d’autres endroits. Donc ça, j’ai pu en parler, j’ai fait cet atelier, j’ai organisé des rencontres, vous voyez dans des cadres différents. Dans une institution juive qui s’appelle l’institut Elie Wiesel, on m’a invité à donner des cycles de conférence sur la culture, sur la langue juive espagnole du Maroc, il y avait aussi un festival au centre communautaire juif de Paris, de culture juive marocaine et on a fait des soirées sur la culture juive espagnole du Maroc. Il y a aussi une association qui s’appelle France-Maroc qui est une association musulmane qui m’a invité et où j’ai parlé de cette culture aussi.

Alors, vous avez soulevé le sujet de la traduction, en disant que vous aviez traduit vous-même ce livre, j’aimerais bien parler un peu de votre seconde facette, c’est la traductrice que nous avons en face. Vous avez entre autre traduit Federico Garcia Lorca et Lope de Vega de l’espagnol au français. Quel est votre rapport à la traduction et comment articulez-vous votre travail?

Alors mon rapport à la traduction, là aussi c’est multiple. D’abord, c’est un exercice universitaire, c’est un exercice que j’ai appris moi en tant qu’étudiante et qu’après j’enseigne avec plaisir, parce que pour moi, c’est une façon de vraiment comprendre la langue vivante par la littérature, c’est la seule façon, dans un dictionnaire on ne voit pas la langue vivante. Donc ça, c’est une chose et puis quand on arrive à traduire soi-même, quand on traduit soi-même, alors on a un rapport particulier à une œuvre, on se rapproche de l’œuvre et on essaye de se mettre en phase avec… Moi je traduis beaucoup de poésie et là, c’est un travail long, un travail qui prend beaucoup de temps et donc pour moi c’est vraiment essayer d’entrer dans une fréquence, vous voyez? Vraiment, c’est quelque chose de très physique. Mais pour moi vous voyez dans la culture judéo espagnole, on a le Romancero qui a été conservé, donc ce qui me faisait mal c’était de voir qu’en français le Romancero Gitano était traduit sans rimes et sans le rythme de l’octosyllabe, alors, pour plein de raisons, il y a eu un moment où j’ai souhaité le faire, enfin essayer vous voyez? Et puis je l’ai fait, le livre est sorti en 2003 et il a eu pas mal d’écho et la grande satisfaction que j’ai eue l’année dernière c’est que le livre est au programme de l’agrégation de lettres modernes, parce qu’il existe une partie du programme qui est un programme de littérature comparée, il existe de nombreuses traductions en français du Romancero Gitano, mais c’est la mienne qui a été choisie et voilà, donc c’est un, une très très grande satisfaction parce que…

 

Alors votre venue a lieu dans le cadre du cycle sur les femmes organisé par l’institut français cette année. Quel est votre point de vue sur la place des femmes dans le monde littéraire aujourd’hui?

Vaste question, merci beaucoup, là, vous me faites plaisir!

Il fallait que je vous la pose quand même.

Alors c'est comme dans beaucoup d'aspects, le rôle des femmes est, enfin bon, la place des femmes est à conquérir, mais il existe de grandes voix féminines, certaines féministes, d'autres des voix féminines et vraiment, je peux profiter de ce moment pour saluer de grandes voix par exemple celle de Lydie Salvayre, qui n'a pas pu être là mais qui devait être là avec nous. Voilà et donc je regrette vraiment beaucoup qu'elle ne soit pas là parce que j'aurais vraiment beaucoup aimé la rencontrer, j'aime beaucoup son écriture, c'est une voix qui a, je pense, une sensibilité féminine, mais est-ce que ça veut vraiment dire quelque chose? C'est une, elle raconte les histoires, par exemple dans “Pas pleurer” elle raconte toute une histoire de femmes, elle raconte l'histoire de sa mère, cette transmission mère-fille qui est très belle, c'est un dialogue entre elle et sa mère. Et il y a donc encore une fois cette transmission et puis une histoire d'amour, une histoire de femme qui attend un enfant à un moment où elle n'aurait pas dû, un mariage, est-ce qu'il est heureux, est-ce qu'il est malheureux, donc on voit ce rôle de femme et puis cette femme écrivain qui est là, qui voit le monde et l'histoire de l'Espagne avec cette douceur-là, parce que Lydie Salvayre a une écriture d'une très grande douceur où elle peut raconter des choses très dures mais avec une très grande douceur, une voix pétillante et en même temps douce, drôle. Dans un autre livre d'elle que j'ai lu et que j'ai beaucoup aimé qui s'appelle “BW” où elle est, voilà, c'est un dialogue littéraire et amoureux avec Bernard Wallet et c'est très beau parce que là aussi c'est un accueil alors là aussi est-ce que ça c'est particulièrement féminin? Oui, accueillir quelqu'un d'autre et rendre hommage à quelqu'un d'autre comme elle le fait, où elle le fait, elle est tellement présente et en même temps elle laisse la place soit à sa mère soit à BW, ça c'est magnifique ! Il y a tellement de tellement belles voix d'écrivaines contemporaines, je sais pas par exemple Annie Arnaud ou d'autres enfin bon, je parle de françaises, mais si je veux parler de l'Espagne, quelqu'un comme Carmen Laforet, magnifique, là aussi avec toutes les difficultés d'être femme, d'être mère, d'arriver à écrire, jusqu'où on peut y arriver, qu'est ce qui... jusqu'où on y arrive et jusqu'où on se limite soi-même, c'est très complexe et c'est... moi ça me touche.

Bien entendu oui. Vous avez des futurs projets en route, où en êtes-vous?

Alors, oui, j'ai des projets donc qui sont... parce que là j'ai les trois volets de ma vie, donc là vous m'interrogez comme écrivain, oui, j'en ai, quelque chose d'assez abouti, qui demande à être terminé, alors là je suis un peu superstitieuse je ne le dis pas ; j'ai aussi une traduction qui est très très aboutie, de poésie, quelque chose qui, j'espère, va bientôt voir le jour ; j'ai un texte de Lorca encore, qui s'appelle “Les berceuses”, une conférence de Lorca, que j'avais traduite il y a quelques années mais qui a été, qui était offert pour l'achat de plusieurs livres, qui n'était pas...

Édité

Si, on ne pouvait pas l'acquérir, on pouvait, voilà c'était offert par l'éditeur mais on ne pouvait pas l'acquérir. Là il va y avoir une nouvelle édition qui sera à la vente cette fois-ci donc “Les berceuses” chez Alia et puis j'ai aussi un gros projet de recherche et c'est ce qui va me prendre du temps maintenant.

Bon, je vous remercie beaucoup, donc vous êtes accompagnée aujourd'hui par Bouziane Khodja, écrivain, journaliste et critique littéraire entre autre. Bonjour Bouziane, quel est votre regard sur le travail de Line?

Bonjour à toutes et à tous. Bin écoutez, mon regard sur Line est un regard assez diversifié comme l'est Line en elle-même. Parce que Line n'est pas seulement une Line Amselem, mais c'est en même temps plusieurs Line Amselem, c'est un condensé. Je pense aussi, à l'origine, certainement, ses origines donc juives marocaines et donc qui est née en France, qui va être bercée par la culture française et par la langue française. Mais ce qui est impressionnant, c'est le travail de Line Amselem, ce n'est pas seulement donc le fait de vouloir être un peu la gardienne de la mémoire judéo-hispano-marocaine- française, non, elle transmet, elle partage, c'est cette générosité qu'on trouve chez Line mais pas seulement dans les émotions, pas seulement dans les sentiments, c'est aussi dans l'écriture. Son écriture est une écriture généreuse, de partage, mais aussi très sensible. Quand vous lisez, il est vrai que vous êtes happés par des réalités qui vous sont un peu étrangères, mais je dirais aussi pour être un peu à la mode, Line fait de la littérature selfie, donc elle se prend en photo mais, là c'est pas seulement une photo d'elle, de son portrait, elle prend des photographies d'elle et de sa famille, de ses ancêtres et de tous ceux qui lui ressemblent. Donc elle n'est pas seulement dans ces juifs qui vivaient en Espagne donc et puis qui ensuite vont aller au Maroc et, en passant par le Portugal, qui vont aller en France, c'est tous les peuples qui se sont exilés un jour et qui ont vécu plusieurs exils et puis il y a toujours le retour à l'origine et je dirais même à l'originel parce que, il y a beaucoup de mystique, il y a des mythes également, il y a de belles histoires à raconter et c'est ce que fait Line Amselem. Mais en plus de tout ça, c'est qu'elle est très généreuse aussi dans le partage de son travail, de son effort, de sa sueur. C'est une femme qui traduit et qui ne traduit pas n'importe quoi, si vous traduisez Garcia Lorca, si vous traduisez Lope de Vega et encore et encore, il faut vraiment savoir le faire parce que c'est de la poésie. Ce n'est pas seulement un jeu de mots, ce n'est pas un jeu de syllabes, il faudrait que ça sonne bien, non... il y a la profondeur d'une poésie et ça il ne faut pas qu'on l'oublie. Et, elle est enseignante, donc elle est professeur d'université, et elle transmet du savoir. Alors, ce n'est pas seulement une passeuse de culture comme on dit souvent par rapport à des auteurs, moi je dirai que c'est une créatrice de culture. J'insiste pour que le livre de Line Amselem soit lu, pour que nos amis puissent réellement comprendre pourquoi j'en parle ainsi.

Je vous remercie beaucoup, merci beaucoup Line, si vous avez quelque chose à rajouter, je ne sais pas?

Non, je vais juste vous remercier.

Mais c'est nous qui vous remercions à vous deux. Bonne continuation à tous les deux et puis au plaisir de vous recevoir une prochaine fois.

Merci, au revoir.

 

Compartir: